F-riches

 

Ivraie,

joubarbe !

Méfiance aux espaces jardinés,

aux parcs,

aux golfs…

 

Imprudente, un peu plus à chaque siècle, la ville s’étend. S’aventure hors l’enceinte. Elle s’étale en pétales de goudron, de ciment, toujours plus loin de ses organes vitaux : ses pompes, ses capitaux, ses terminaux de décisions. Elle s’étoile en rayons par le moyen des autoroutes, des voies ferrées, des routes aériennes. Elle se duplique en archipel, puis colmate les interstices.

 

 Ici, le processus est long et invisible, pareil à la croissance concentrique d’un arbre noble. Avec, quelquefois, l’apparition subite d’un bourgeon, d’un drageon, d’une  branche maîtresse.

 

Ailleurs c’est un galop sans trêve. Afflux de sables, de chaux et d’énergies. Reflux d’engins, de matériaux et d’hommes. Vaste razzia au jusant des ressources, raz de marée sur les espaces.

 

Avale, soumet, terrasse.

arase, déblaie, décaisse.

et déglutit.

 

Colonies provisoires de bois aggloméré, de tôle, de gravier, bientôt poussées vers l’avant par les norias de verre, d’acier et de béton armé. Les épandages d’asphalte et  de gazon transgénique. Et partout, des postes avancés, fortifiés de grillage étarqué.

 

Patient, le végétal en son siège millénaire. Aux aguets depuis tant de siècles. Tapis aux lisières, aux fossés, aux  tétins des collines. Avec, antennes, facettes, limbes et pores, ses myriades complices à l’affût tout autant. Synchrones dans la tension de la veille : monitoring aux aisselles dénervées de l’adverse. Pulsations des aortes. Radiations du cortex. Bilan de sénescence.

 

Invisibles diplomaties en campagne. Emissaires confiés au vent. Insectes dépêchés. Pollens commissionnés. Mandats aux dents de lion. Propagande aux phéromones.  Appel à coalition.

 

Multiples épargnes aux revers des années. Réserves génétiques aux caches domestiques, arsenaux dans les coures, les jardins, les squares, les stades, les parcs, les terrains vagues. Pour le transport clandestin des noyaux et des graines : le ventre des oiseaux, le sourcil du poète et le blouson du jardinier. Pour la dissémination des pollens, des spores : le vent, la pluie, le zézaiement des mouches.

 

Attente du signal au siècle favorable. Du retournement partiel ou définitif des cycles. Banqueroute ou crise économique, épidémie ou pandémie, guerre (des sexes, religieuse, civile, mondiale, des étoiles), sursaut climatique. Autodestruction de l’homme et de ses contenants. Puis l’ordre général d’avancer. Et les alliés ne feront pas défaut !

 

Distractionspour l’attente : drôle de guerre, calumet de chanvre, guérilla, cessez-le-feu, négociations, attente, attentat, reprise des négociations, armistice.

 

On n’a jamais le temps de planter les bornes frontalières. L’homme reprend chaque fois son tapage industrieux. Le silence sa résistance. On ne peut qu’observer le no man’s land. La trace tacitement provisoire de l’accord :

 

Pas de casques bleus. Seules présences sur la terre sèche dénudée : témérité, devoir, innocence. Le bousier cherche un trésor de guerre, la piéride avinée papillonne, le cirse, le pavot, la traînasse et le mouron obéissent aux ordres. Derrière la menthe viendra l’ortie. Un troupeau de chèvrefeuille cache la ronce en son sein. Occupation, repli, retour, retraite, embuscade. Harcèlement indolore à l’ennemi. Exercices pour le grand jour. Le grand mascaret et la digestion des marques. On sollicitera la lune, qu’elle pèse sur l’étau et place haut la laisse du reflux.

 

Le gros monstre, ses yeux d’or et ses fumées, sera calmement dépecé. Quelques-uns sont tombés, déjà.

 

On voit peu d’humains dans la zone. Leur transit est accidentel et aveugle. Les soldats de la voirie, les fantassins du bâtiment, tout entiers dans leur geste de bâtir. Les auto-stoppeurs embusqués à l’étroit horizon de la route, les prostituées débattues au rêve concurrent. Avec, en commun, la préoccupation d’en finir. De repartir au lieu du possible souvenir.

 

Seuls peut-être les sans-logis, étrangers au cœur des villes, et perdus en campagne, s’y sentent en amitié. Sur les caillots de mortier et la paille des grandes ciguës. Brève alliance. Le chemin est rarement retrouvé. Et le carton recouvert de corymbes, d’épines barbelées, de graviers.

 

En harmonie par l’instinct, les enfants venaient vers la zone inventer puis jouer leurs conflits du lendemain. C’est fini. Sauf pour les fils du peuple errant, commis d’office aux échangeurs et aux décharges, mais ceux-là, ont-ils seulement accès à l’enfance ?

 

Ne restent que des traces. Bouton, papiers, sachet, canettes, préservatif, bidons, matelas, tessons, conserve, tubes. Le blanc douteux, le bleu délavé, la rouille en croûte, le rose veule. Traces oubliées, traces ignorées : jamais sur la photo (regard partial, mémoire bégueule, insensibles au drame de l’expropriation, opaques aux grands arbres tombés, aux mitages des prairies, aux morsures des carrières).

 

Patience  et adaptation. Deux armes contre mille.

 

Quel feu, quel vent, conspirent en revanche au spectacle  des pertes ? On entend quelquefois l’enflure d’une propagation.

 

Aux arbres :

- Quel est ce frisson remontant des racines et frisant vos échines ?

Aux patates :

- Quel est ce nouveau gène, en croisière dans vos rhizomes ?

 

Mais toujours, et encore, dans le centrifugeur saisonnier,  l’accès de sève, l’emballement des croissances, débouchent au stable discernement.

 

Et c’est à nouveau patience,

bouillant silence.

Attente des nouvelles,

recrutement d’agents.

 

Qu’est devenu le goût – cet allié dans la bouche de l’homme sapiens ?

Dépêches aux herbes des balcons : temps révolu pour les aulx.

Qu’est devenu l’odorat ­­– cet allié dans la narine de l’homme sapiens ?

Dépêches aux jacinthes, aux jasmins : le temps est à la couleur.

Qu’est devenue la mémoire – cette alliée au cœur même du savoir de l’homme sapiens ?

Dépêche aux simples : le temps viendra des confusions fatales.

 

Nouvelles d’un rosier réchappé d’un jardin.

Nouvelles d’un humus noyé dans le goudron.

Nouvelles d’une spirée épargnée de la taille.

Nouvelles d’une armoise réfugiée dans un ravin – provisoire.

Nouvelles d’un cyprès chauve accueilli dans un pot.

Nouvelles d’un poirier saccagé par un fils de notable.

Nouvelles d’un centenaire équarri à la va-vite.

Nouvelle d’une passiflore écrouée pour strangulation.

 

Autre nouvelle. Elle gonfle l’espace comme le rire une poitrine humaine. Un homme, justement, vient de passer au Roundup les quelques brins sortis de son gravier – seuls, dans toute la Création, à le pouvoir guérir du mal atroce qui le tue.

 

Observation de l’homme savant. De moins en moins acquis. Comme il est loin le temps où quelques boutons de scorsonaire, une poignée de girolles (pour l’omelette), un bourgeon de sureau ou une feuille de pissenlit (pour la salade), un peu d’orties ou de serpolet nain (pour la soupe), suffisaient à le rallier. Infime la part de ceux restés dans l’accord, le respect des traités. Infime en la ville. Infime en la campagne même.

 

(Scandale ! L’habit rayé de bitume et de chaux dont il revêt les jardinets, le jointoiement menotté des pavés, il l’a passé de force aux vagabonds, ces pauvres nomades qu’on pendait, pour les nourrir, à nos mâmes cactées. Qu’on abreuvait, si tendrement, au verjus de nos aubes. Qui goûtaient nos vertiges et respectaient notre lenteur. Nous aimions tant les consoler !)

 

Observation de l’homme sapiens. Son abstraction croissante, son œil exorbitant qui scrute jusqu’à l’atome, sa cécité aggravée. Ses chantages aux shamans et à leurs lignées amies. Extorsions des principes intimes à des fins mercantiles. Fabrication d’orviétans obscènes et toxiques – à base de viol.

 

Que sait-il, l’homme savant, de nos racines entrenouées sous les fondations de sa ville ? De nos forêts de vieilles essences, disparues en surface, seulement en surface.

 

En jachère sous l’asphalte, ses vieux herbulani incubent de bien sombres rancœurs. Ne voit-il pas les cloques déformer déjà ses horribles parterres ?

 

Patience. Nous aurions attendu l’extinction de l’espèce, comme nous l’avons si souvent depuis les commencements du monde. Mais nous ne nous  sommes pas entendus avec ses prophètes et le voilà maintenant qui veut nous entraîner dans sa chute.

 

Remonter l’homme à la source de son regard. Que voit-il ? Que sait-il vraiment de nous ?

 

- Nappes de verts instables, touches de couleur,

arbres, herbes, fruits, fleurs,

dix parfums, six saveurs.

 

Remonter l’homme même, à rebours de ses  inquisitions appareillées. Que sait-il vraiment de nous ?

 

- Il vaut de l’or ce système, comment l’extraire ?

Comment le maintenir en vie après,

hors le corps indécent

de la matière

vivante ?

 

Remonter l’homme par sa racine ? Cet enfant de la forêt voué au parricide ? De quoi peut-il se souvenir ?

 

- Ce ne sont que des tomates,

d’innocentes graines prélevées aux collines.

Au-dessus des parpaings,

pourquoi ce tremblement

de ma main, ce frisson dans mon dos,

au moment de semer ?

 

Nous connaissions ton antique faiblesse, homme sapiens, bien mieux que toi, l’innervé de savoir : nous connaissons ta faim.

 

Mais notre siège à l’ancienne, son obstination et ses ruses, sont peut-être dépassés. Nous t’avons bêtement copié et notre mémoire est trop ancienne. Nous assiégeons tes métastases. Tu es passé au temps des kamikazes.

 

Mieux vaut peut-être partager un instant ta folie : exploser puis mourir. Devancer simplement ton désir de nous conduire à la fin.

 

Puis renaître ici même ou en quelque autre point de l’univers dans les habits de Linné ou sous des formes nouvelles, réinventées par l’infini des temps.